Tranche de vie du nouveau veilleur de nuit que je suis devenu à Douala depuis des semaines. Il faut rester éveillé toute la nuit dans l’unique espoir de voir un filet d’eau couler du robinet de la maison.

J’ai les yeux les yeux vifs comme un fumeur « d’herbe » chaque matin. En plus de ça, je suis exténué. A cause, des nuits blanches. Voilà mon calvaire depuis des semaines. Mieux des mois. Je suis un veilleur de nuit sans salaire. Mon employeur, le « tout puissant Camwater » n’en a rien à cirer. Tant que j’exécute parfaitement ce nouveau job description qu’il m’a imposé. Lequel job description est concis et précis : Chaque nuit, je dois surveiller les robinets de la maison et voir si un filet d’eau (tant espéré) coule (enfin) du robinet. Pour ça, il faut faire des neuvaines de prière, invoquer les ancêtres, bénir le Cameroun, devenir patriote… Et pendant tout ce temps, le « tout puissant Camwater » te lorgne à distance avec un air narquois.
22H. Début du nouveau refrain des choristes du quartier. Tu entends le chantre vocaliser : « ça coule ? ». Et le voisin, avec sa voix de baryton, de répondre : « Pas encore ». C’est le début de la garde. Une scène à la fois cocasse et énervante qui me rappelle notre enfance. A l’époque, il fallait tourner, porter et/ou incliner le bambou qui servait de mât pour l’antenne de la TV afin d’espérer avoir une image claire à l’écran. Revenons à notre sacerdoce. Chaque quinze (15) minutes, il faut vérifier les robinets. Toujours rien.
Aux alentours de minuit et trente minutes quand le sommeil fait semblant de me rendre visite, c’est en ce moment que j’entends un son jaillir de la bassine en inox : « tap tap ». Deux gouttes d’eau. L’espoir du ciel. On dirait l’ange Gabriel qui apparaît pour annoncer la bonne nouvelle. Je sursaute, romps sans préavis mon mariage avec ma fiancée « le sommeil ». Je cours comme un chien enragé vers la salle d’eau. L’espoir d’une vie. Mais hélas ! Il est de courte durée. Deux gouttes et plus rien ! Un effet d’annonce comme bon nombre d’actions au Cameroun. Seule l’air sifflote dans les tuyaux comme pour me signaler son existence dans ce monde. Et comme l’espoir fait vivre, je reste éveillé.
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1H30. Le cri du voisin déchire le silence de la nuit : « C’est revenu oh ! ». Nouvelle course vers la douche. Cette fois, un filet d’eau dégouline du robinet. C’est ici que le massacre calvaire commence. 20 minutes pour remplir une bouteille d’1 litre et demi. Pourtant, des bassines et des bidons attendent leur tour. Il faut espérer réaliser cet exploit avant 5H du matin, l’heure du décès. Pardon de la nouvelle coupure. Toute une nuit pour avoir, en fin de compte, 15 litres d’eau devant servir aux besoins de toute la maisonnée. Et ça, c’est dans les rares cas où l’on a la chance de la voir couler. Très souvent, on passe 2 à 3 jours sans une goutte d’eau sortir des robinets. Tout est sec on dirait le désert.

Oui, je suis devenu gardien de nuit, chauve-souris à cause de Camwater. Oui, avec mes yeux rouges chaque matin, je suis devenu un zombie. Seule une eau potable peut abaisser ma souffrance. Malheureusement, ce liquide précieux est devenu si rare dans nos robinets qu’un billet de 10 000 FCFA en plein mois de janvier. #LeauCestLaVie, claironne-t-on très souvent. Alors Camwater, donne de l’eau potable à temps plein aux Camerounais. Ceci nous évitera les maladies hydriques et des heures à supplier de l’eau dans un forage du coin.
Frank William BATCHOU
A lire demain, dans le cadre de cette campagne digitale #LeauCestLaVie, le billet de Ronel Tedeffo intitulé : L’eau, cet or si rare